La créature que mit au monde la fille du dieu du soleil, Pasiphaé, après que, enfermée selon son désir dans un simulacre de vache, elle eut été saillie par un taureau blanc consacré à Poséidon, se retrouva, traînée de main en main le long des files que dans leur peur de se perdre avaient formées les serviteurs de Minos, après de longues années d'un sommeil confus pendant lesquelles elle grandit dans une étable parmi les vaches, à même le sol du labyrinthe construit par Dédale pour protéger les hommes de la créature et la créature des hommes, un ouvrage dont personne ne pouvait ressortir une fois qu'il avait pénétré dans l'enchevêtrement de ses innombrables parois de verre, en sorte que la créature ne voyait pas devant elle que sa seule image, mais encore les imagesdes images...
... La créature dansait à travers son labyrinthe, à travers le monde de ses images, elle dansait comme un enfant monstrueux qui se serait engendré lui-même, elle dansait comme un dieu monstrueux dans l'univers de ses images. Mais soudain, elle interrompit sa danse, s'immobilisa, s'accroupit, ouvrit de grands yeux, et ses images avec elle s'accroupirent et se firent attentives...
... la jeune fille ne bougea pas.
Il se leva, regarda autour de lui.
Partout, les minotaures s'étaient levés et regardaient autour d'eux, et partout les corps blancs de jeunes filles gisaient à leurs pieds. Il se baissa, souleva la jeune fille, mugit plaintivement, éleva la jeune fille vers le ciel obscur, et partout les minotaures se baissèrent, soulevèrent les jeunes filles, mugirent plaintivement, élevèrent les jeunes filles vers le ciel obscur...
... le soleil fit irruption parmi les parois de verre et marqua en traits de feu son image dans son cerveau, celle d'une immense roue tournant sur son axe qui projetait des gerbes de feu dans le ...Le minotaure attaqua, s'élança de toute sa masse dans un tendre amoncellement de corps blancs, s'y fraya un passage sans cesser de frapper, s'y roula, le piétina, écrasa, encorna, déchiqueta, tapa, éventra, alors qu'autour de lui, cela s'abattait, cisaillait, faisait craquer les os, grinçait, arrachait, dévorait, de sorte que les cris et les hurlements qui s'échappaient de l'agrégat humain sur lequel le minotaure exerçait sa fureur étaient enveloppés du battement d'aile dru et du piaillement des charognards...
... et gisant sur le sol roulé sur lui-même comme il avait été dans le ventre de Pasiphaé, le minotaure rêva qu'il était un homme. [...] Et Ariane le trouva ainsi endormi.Elle arriva d'un pas dansant, déroulant sa pelote de laine, et dansant toujours, presque tendrement, noua l'extrémité du fil rouge autour des cornes...
... Le minotaure fit un pas de danse, les images aussi, mais cette fois beaucoup d'images dansèrent avec un temps de retard, il put le remarquer distinctement. Le minotaure s'immobilisa à nouveau et coula son regard en direction de l'autre minotaure qui était pareillement immobile....
... il dansait autour de l'autre minotaure qui tendit le fil rouge et sortit son poignard de l'étui de peau, sans que le minotaure s'en aperçoive, et lorsque le minotaure se précipita dans les bras ouverts de l'autre, assuré d'avoir trouvé un ami, une créature pareille à lui. l'autre frappa et il abattit le poignard dans le dos d'une main si sure que le minotaure était déjà mort lorsqu'il tomba. Thésée retira le masque de taureau qui recouvraitson visage...
... il enroula le fil de laine rouge et disparut hors du labyrinthe, qui ne reflétait plus qu'à l'infini le sombre cadavre du minotaure.Puis, avant que le soleil n'arrive, vinrent les oiseaux.
Dürrenmatt
The Minotaur — A Labyrinth of ReflectionsAfter Friedrich Dürrenmatt
Born of Pasiphaë and the sacred white bull, the Minotaur was confined within a labyrinth of glass, built to protect mankind from the creature, and the creature from mankind.There, surrounded by countless reflections, he discovered a world inhabited entirely by his own image. Wherever he turned, another Minotaur appeared. Every gesture multiplied, every movement echoed into infinity.He danced.He danced like a monstrous child discovering existence, like a solitary god surrounded by the endless repetition of himself. He did not know where his body ended and the others began, nor whether the figures around him were companions or merely reflections.Then, one day, another presence entered the labyrinth.A young woman lay before him, motionless. He lifted her towards the darkened sky, crying out in grief, while countless Minotaurs repeated his gesture in the surrounding mirrors.For the first time, he encountered something beyond himself: the mystery of another being, the possibility of tenderness, the bewilderment of death.Later, exhausted, he fell asleep and dreamed that he was a man.Ariadne approached and gently tied a red thread around his horns.Then another Minotaur appeared.The creature rejoiced. At last, someone like himself, someone with whom he might share his solitude. He began to dance, but something was different. The reflections no longer moved together. Some followed with a slight delay.He had encountered another being.Trusting, he approached with open arms.But the other was Theseus, concealed beneath a bull’s mask. As the Minotaur moved towards him, believing he had found a companion, Theseus drove a dagger into his back.The creature fell, never knowing that the first being he had recognised as his equal had come to destroy him.Theseus removed his mask, gathered the red thread and left the labyrinth.In the mirrors, the Minotaur’s lifeless body multiplied endlessly.And before the sun rose, the birds arrived.