Il y avait un tableau qui faisait face à une fenêtre, dans la salle à manger de l’appartement. La lumière ne le touchait pas immédiatement ; en rebondissant sur le marbre noir du sol, elle était absorbée par ses ombres, révélant doucement des traits. Elles sont là aujourd’hui, ces têtes, qui font résonner le souvenir. Parmi les dizaines et les dizaines de portraits fixés aux murs et emprisonnés dans les cadres, lui seul restait sans nom et sans date. Un homme, dirait-on, vivait furtivement parmi les personnages illustres de la famille. Depuis plus de cent ans, ou peut-être bien avant l’existence de la maison, il était gardien de la salle, silencieusement, dans un coin. Sa tête émergeait d’un noir grave, dépourvue de couleurs, de corps, comme vidée de toute vie apparente, suspendue dans un état de manque. On dirait qu’il voulait sortir du cadre. Un mouvement ascendant vers le dehors le libérait de toutes postures. J’ai toujours pensé que, qui qu’il ait été, il était contrarié par le fait d’être figé sur cette toile. Son regard, détourné de celui de l’artiste, trahissait un geste de rébellion. Il y avait, et il y a ici, du noir et blanc. Je me demande si le temps a effacé les traces de couleur, ou s’ils sont nés ainsi, sans chromie. Si les corps se sont lentement effacés, en disparaissant derrière les cous, ou si, tout simplement, ils n’ont jamais existé. Ni dessinés, ni photographiés. Ça m’arrive de percevoir, parfois, le contour d’une main dans la pénombre, mais je n’en suis pas certaine. La poussière, accumulée dans le temps, brillait sous la lumière naturelle, comme terre brûlée, comme cendre, comme particules de matière ancienne. Un voile de blancheur, comme une ligne tendue entre la toile et la fenêtre, m’invitait à la ville dehors, plus que ne le faisait aucun autre habitant de l’appartement. Je ne serais pas surprise que, lors de mon prochain retour, sa figure ait complètement disparu, ne laissant derrière elle qu’un fond noir, encadré dans une corniche en bois doré. Enfin libre d’errer comme un fantôme dans l’immense appartement, vidé de personnes, rempli de figures. Un acte de violence, enfermer des esprits si libres dans une image. Ses contours, ses contrastes de lumière et d’ombre, les traits de son visage, n’ont jamais été le sujet de mon regard. L’important pour moi, c’est qu’il était là, qu’il existait parmi nous. Il avait dans cette salle la puissance de la vie. Ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a eu un temps où cette présence reposait sur mes épaules, me contraignant à regarder uniquement l’assiette devant moi. Un champ de vision extrêmement étroit et concentré. Seule la lourdeur du contexte, et pas la beauté de l’instant, apparaissait à mes yeux. Il a fallu partir - s’éloigner - pour découvrir l’attraction qui habitait en moi depuis des années. Quand je suis de retour, la seule image à laquelle je m’attarde, c’est ce tableau-là, parce que, parmi tous, il est le seul qui pourrait encore me surprendre. À travers ces têtes, découvertes de l’autre côté de la fenêtre, je retrace un souvenir de peur et de désir, de présence et de départ. Ça peut nous terroriser, mais ça peut, autrement, nous réveiller. Qui est l’auteur du mouvement ? L’artiste, le peintre ou bien les têtes elles-mêmes ? Je m’interroge, encore une fois, sur l’origine de cette impulsion. Qu’est-ce qui nous pousse ? Qui nous incite à bouger ? C’est une histoire de correspondances, de résonance, de rencontres. J’ai l’impression qu’au toucher, je pourrais ressentir la poussière sur mes doigts ; je pourrais laisser une trace blanche dans le noir. Et dans ce geste, je pourrais, peut-être, les libérer.

Valentina Sciacca della scala




There was a painting facing a window in the dining room of the apartment. The light did not reach it directly; reflected off the black marble floor, it was absorbed into its shadows, gently revealing its features.They are here today, these heads, awakening the memory.Among the dozens upon dozens of portraits hanging on the walls, imprisoned within their frames, his alone remained without a name or date. A man, one might say, living furtively among the family’s illustrious figures. For more than a hundred years, perhaps even before the house existed, he had silently stood guard over the room, in a corner.His head emerged from a solemn darkness, devoid of colour, of body, seemingly emptied of all life, suspended in a state of absence.It was as though he wanted to escape the frame. An upward movement towards the outside freed him from every fixed pose. I always thought that, whoever he had been, he resented being trapped on that canvas. His gaze, turned away from the artist, betrayed an act of rebellion.There was, and there is here, black and white.I wonder whether time has erased all traces of colour, or whether they were born this way, without colour. Whether their bodies slowly faded, disappearing behind their necks, or whether they simply never existed. Neither drawn nor photographed.Sometimes I think I can make out the outline of a hand in the half-light, but I cannot be sure.The dust, accumulated over time, shimmered in the natural light, like scorched earth, like ashes, like particles of ancient matter. A veil of whiteness, like a line stretched between the canvas and the window, drew me towards the city outside more than any other inhabitant of the apartment ever did.I would not be surprised if, on my next return, his figure had vanished completely, leaving nothing but a black background enclosed in a gilded wooden frame. Finally free to wander like a ghost through the immense apartment, emptied of people, filled with figures.An act of violence, to imprison such free spirits within an image.His contours, the contrasts of light and shadow, the features of his face, were never what held my gaze. What mattered to me was that he was there, that he existed among us. In that room, he possessed the force of life.It had not always been that way.There was a time when this presence weighed upon my shoulders, forcing me to look only at the plate before me. My field of vision was extremely narrow and confined. All I could perceive was the weight of the circumstances, never the beauty of the moment.I had to leave — to move away — before discovering the attraction that had lived within me for years.Whenever I return, this is the only painting I linger before, because, of them all, it is the only one that might still surprise me.Through these heads, discovered on the other side of the window, I retrace a memory of fear and desire, of presence and departure.It can terrify us, but it can also awaken us.Who is the author of the movement? The artist, the painter, or the heads themselves?Once again, I question the origin of this impulse. What drives us? What urges us to move?It is a story of correspondences, resonances, encounters.I feel that, if I reached out and touched them, I could sense the dust upon my fingers; I could leave a white trace in the darkness.And through that gesture, perhaps, I could set them free.



Valentina Sciacca della Scala